VILLEGOUIN AU MOYEN AGE
Introduction.
En recherchant des documents sur l’histoire de Villegouin au Moyen-Age, nous retrouvons l’histoire de nos ancêtres et nous découvrons par petites touches ce qu’a été la vie rurale dans un coin de Berry par ces mêmes aïeux. Lire ces documents trop peu nombreux apporte des enseignements divers sur l’histoire d’une population essentiellement agricole et sur une société plus complexe que l’association classique du clerc, du chevalier et du paysan. Au travers de ces quelques lignes, nous n’avons pour ambition que de souligner quelques clés de lecture et présenter quelques caractères généraux relatifs à cette période en partant de la documentation locale. Après avoir dressé à grands traits les caractéristiques géographiques et historiques, nous entrerons dans l’intimité des hommes qui ont vécus sur ces terres, en gros du début du XIIIe siècle, époque où le village apparaît dans la lumière des premières chartes jusqu’au XVe siècle, au temps des derniers Valois et du début de la Renaissance.
Un peu de géographie.
Villegouin est dans une région de contact entre les anciennes provinces du Berry et de la Touraine nommée le Boischaut Nord. Il s’étend sur la frange Nord-Ouest du département de l’Indre. La gâtine y prédomine, caractérisée par un limon de faible épaisseur sur des vastes plateaux calcaires. Ils sont fragiles car sujets aux ravinements et humides. C’est pourquoi la culture y est difficile et les textes du XIVe siècle font régulièrement allusion aux labours à six bœufs. Lorsqu’elles sont exploitées de manière intense, elles deviennent gâtées et de là viennent les gâtines. Quelques massifs forestiers subsistent, malgré les grands défrichements qui ont lieu entre les XIe et XIIIe siècles, tandis que la période de la guerre de Cent Ans (milieu du XIVe au milieu du XVe siècle) se caractérise par un abandon relatif de leur exploitation. Enfin, faute d’un amendement suffisant, l’exploitation est difficile et d’une rentabilité limitée. Le long de la vallée de l’Indre apparaît la cuesta typique du crétacé (entre 70 et 130 millions d’années), une ligne avec des différences d’altitude de 30 à 40 mètres. Elle marque la limite sud du Boischaut nord. Enfin, dans la vallée, au pied de cette cuesta, le sol est sableux et humide.
Quelques mots d’histoire.
L’origine de Villegouin est probablement gallo-romaine. Il s’agit de l’association de la villa et du nom patronymique Goduinus. Mais aucune découverte archéologique n’est venue étayer l’origine gallo-romaine du bourg. En revanche, trois exploitations agricoles probablement d’origine gallo-romaine nommées villae ont été repérées vers les années 1970 (Gounas, les Chaumettes et la Michellerie). De plus, l’appellation de chemin de César situé en périphérie, au nord-ouest du territoire paroissial, s’explique vraisemblablement par la présence d’une villa à proximité de la Michellerie.
La transition vers les temps médiévaux est difficile à appréhender, faute de documents ou de traces archéologiques. Seule la dédicace de l’église à la Vierge Marie rappelle l’origine ancienne de la paroisse. En effet, c’est vers le VIIe siècle que se répand le culte marial dans l’occident médiéval, au moment où, sous l’influence des papes grecs, Rome reçoit de l’orient les quatre fêtes que sont la Purification (2 février), l’Annonciation du Seigneur (25 mars), la Dormition ou Assomption (15 août) et la Nativité de la Vierge ( 8 septembre).
La richesse des hommes conditionne des relations qui se consolident souvent par des alliances familiales. De là naissent les liens de vassalité. Cela engendre la création d’enclaves territoriales aux mains de quelques grandes familles. C’est ainsi que le XIe siècle est celui des rivalités entre les comtes d’Anjou et ceux de Blois, tandis que s’efface la maison de Déols. Puis les prétentions des rois d’Angleterre sur le continent dès les années 1150 conduisent à un conflit avec les Capétiens. Pour Philippe II Auguste, l’enjeu est la possession des fiefs français appartenant aux anglais nommés aussi les Plantagenêts. Le Capétien sort vainqueur avec la reprise d’une grande partie du Berry et de Palluau à l’automne 1188. Après la reconquête de la Normandie en 1204, le roi de France reprend Loches et Chinon en 1205 et une grande partie de l’Anjou l’année suivante. Pendant toute cette période d’affrontements, il est fort probable que des bandes armées ont commis des destructions et des pillages au cours de chevauchées dans la région.
Le même phénomène se répète au cours de la guerre de Cent Ans. Il y a d’abord la chevauchée en Poitou et en Berry du Prince Noir, fils aîné d’Edouard III. Les anglais sont également maîtres de Palluau et de Buzançais tandis que la place forte de Châtillon est épargnée. Mais le secteur est évacué en 1360 après la signature du traité de Brétigny. De nouveaux raids vers les années 1410 semblent épargner la région. Enfin, la deuxième moitié du siècle se caractérise par une embellie économique et par des reconstructions nombreuses.
Une paroisse et une seigneurie.
Villegouin, qui est citée pour la première fois en 1219 « parrochia de Villaguoaen », est certainement une paroisse depuis longtemps. Cette entité est le territoire soumis à la juridiction d’un curé, dont les limites sont clairement définies. Elle existe déjà au moment de la montée en puissance de la seigneurie châtelaine vers le XIe siècle. Cette dernière appelée aussi seigneurie justicière ou banale se caractérise par le fait que le seigneur exerce son autorité sur des hommes libres et non libres. Il est dépositaire d’une partie de l’autorité publique désignée sous le terme de ban qui lui confère le pouvoir de donner des ordres ou contraindre. Il exerce la justice et peut punir des hommes dans le ressort administratif dont il a la charge, ce ressort lui-même pouvant s’étendre sur toute ou partie d’une paroisse ou sur plusieurs paroisses. Au cours des XIe et XIIe siècles se multiplient les seigneuries châtelaines engendrant des situations très complexes pour les hommes dominés par cette autorité. Par exemple, il n’est pas rare que certains hommes se retrouvent sous la dépendance de plusieurs seigneurs.
L’église est le point de ralliement de toute une population qui peut s’y recueillir et y prendre toute décision en rapport avec les affaires de la communauté. Autour de l’église s’étend un cimetière rarement clos. La caractéristique principale de ce champ du repos, c’est qu’il n’est pas encore séparé du monde des vivants et la cohabitation n’offusque encore personne. C’est seulement au XIXe siècle, avec la pression des hygiénistes, que l’éloignement du cimetière des zones habitées est préconisé. Enfin, un groupe de maisons est blotti autour de cet enclos paroissial donnant plus l’impression d’un gros hameau que d’un bourg.
L’église est tenue par un curé qui prend soin des âmes des fidèles. Il est souvent du pays comme ce Jean d’Argenton en 1470 qui est natif de Palluau. Comme le prieur, sa charge lui confère toute autorité, après avoir été nommé par la communauté ecclésiastique de Saint-Genou et lui permet de gérer l’ensemble des biens de la communauté situés dans l’étendue de la paroisse, voire un peu au delà. Ces biens, issus des legs ou des donations sont de deux types : biens immeubles comme une terre, un pré, une vigne… ou redevance comme une part de dîme (impôt ecclésiastique payable en nature) ou une rente, sorte de loyer payable en argent, en nature ou les deux à la fois.
Lorsqu’en 1327 est du un impôt nommé subside par chaque titulaire d’un établissement ecclésiastique, le prieur de Villegouin paie 30 sous tandis que le curé du lieu paie 25 sous, la même somme que son collègue de Pellevoisin. Si cette contribution est calculée au prorata des revenus de chaque entité religieuse, il apparaît que le prieuré est un peu plus lucratif. De plus, à cette même date, prieuré et cure sont deux entités distinctes où prieur et curé peuvent célébrer des messes ensemble ou séparément dans l’église et dont la réunion ne sera jamais opérée contrairement à d’autres paroisses.
Ce même curé, contrairement à l’idée généralement admise, ne perçoit qu’une part infime de l’ensemble des dîmes de la paroisse. En fait, l’abbaye de Saint-Genou est la principale bénéficiaire grâce à l’importance du prieuré qui est sous son contrôle. Après spéculation sur ses denrées (céréales, vins, laine…), les religieux reversent une part généralement fixe des revenus de la dîme au curé.
Des conflits et des accords.
La dîme n’est pas seulement perçue par le clergé mais aussi pour une large part par la noblesse, dans une proportion qui nous échappe. Une part de dîme est ainsi engagée en août 1219 par un fils cadet de la famille d’Argy à la communauté de chanoines de Levroux. Guillaume, chevalier de son état, avec l’assentiment de son grand frère Ranulphe reçoit en échange quarante livres tournois, monnaie capétienne par excellence. Pour lui, c’est probablement la seule alternative pour financer des équipements nécessaires pour tenir son rang. De plus, il lui est possible de racheter éventuellement cette dîme, par exemple à son retour. La même année, c’est Robert de la Motte qui quitte ses prétentions avec le Landais pour un droit prétendu sur les bois et sur les terres d’Ignerays, probablement contre une compensation dont le montant n’est pas précisé. Une vingtaine d’années plus tard, un autre chevalier nommé Guy de Palluau obtient du numéraire d’une autre communauté religieuse car il se dispose à suivre l’étendard du Christ au delà des mers.
Vers le XIe siècle, plus ou moins tardivement selon les régions, le seigneur s’approprie le couvert forestier au détriment de la communauté d’habitants. C’est pourquoi il ne faut pas se laisser abuser, lorsque Guy de Palluau accorde l’usage de la forêt Marquise en juin 1238 au chapitre de Palluau et aux paysans qui dépendent de lui. Ce laïc ne fait pas œuvre de charité mais il se contente de restituer un bien usurpé par ses ancêtres, même si aucun document ne vient étayer cette affirmation. Notons que les restitutions sont nombreuses à cette époque, soit par volonté du donateur, soit à la suite d’une contestation plus ou moins longue. Les prétentions ou conflits si souvent mentionnés dans les actes du XIIIe et du XIVe siècle révèlent à quel point chacun cherche à défendre des intérêts qui peuvent être facilement remis en cause. Quand cela concerne des biens ecclésiastiques, la cour de justice requise est l’officialité de Bourges, dont les juges sont des ecclésiastiques. Pour des biens ou des droits qui appartiennent à des laïcs, c’est un officier royal ou bailli qui tranche.
Une noblesse aux champs.
Toute une hiérarchie au sein de la noblesse s’instaure progressivement au Moyen Age. Celle-ci se mesure à l’étendue des domaines et plus symboliquement au prestige de la demeure. La palette s’étend de la place forte comme celle de Palluau avec son donjon à la ferme fortifiée isolée en campagne. De plus, ces familles nobles jouissent de fortunes diverses. Certains comme les de Menou se transmettent pendant une dizaine de générations le Mée, tandis que la famille du Coudray, nommée ainsi en raison du fief du même nom s’éteint vers la fin du XIIIe siècle. Le damoiseau nommé Orry du Coudray apparaît une dernière fois en 1284 quelque temps après avoir vendu une portion de grange à un ecclésiastique.
Ces familles nobles ont créé au cours du temps un maillage de fiefs qui quadrillent le territoire. A Villegouin, pas moins de trois fiefs existent vers le XIVe siècle. C’est tout d’abord le siège de la châtellenie situé probablement dans le bourg et dont le seigneur de Palluau a toute autorité au moins depuis la fin du XIVe siècle. Vers le nord de la paroisse se trouvent également les fiefs très rapprochés de Bordebure et du Coudray. Le seigneur de ce dernier fief a même le droit de justice sur l’étendue de son fief. Enfin, Poirier (ou Poiriers), le Mée vers Pellevoisin et Vilgours à Onzay sont très proches des limites paroissiales avec une partie de ces domaines située sur Villegouin.
A la fin du XIVe siècle apparaissent plusieurs dénominations relatives à la demeure seigneuriale. Le Coudray est qualifié d’hostel (lieu fort en 1469) tandis qu’à Bordebure existe un « habergement » ou hébergement. L’association de « l’hostel et habergement » de Villegour en 1400 sur le même acte prouve qu’il n’y a pas réellement de distinction entre les deux appellations. Ce n’est ni la marque d’un statut social différent des tenanciers ni l’indice d’un habitat aux caractéristiques différentes (absence ou présence d’éléments défensifs, de bâtiments destinés à l’agriculture…). En 1400, la dame de Villegour demeure en son « menoir » de Vilgours. Soixante et onze ans plus tard, c’est un « hostel clous à foussés. » Les indices ne sont pas suffisants pour garantir que le manoir est déjà mis en défense en 1400, car les autorisations de fortifier se multiplient surtout à partir du règne de Charles VII (1422-1461).
Lorsque la protection à l’intérieur des petits sites défensifs est insuffisante, il est habituel pour la petite noblesse comme pour la paysannerie de rejoindre les places fortes plus importantes des environs, non seulement pour s’y protéger mais aussi pour protéger celles-ci des assaillants. Pendant les premières années de la Guerre de Cent Ans, ceux de Villegouin sont tenus de payer partie des gages du capitaine de Châtillon, en échange de la protection à l’intérieur de l’enceinte. Parallèlement, le seigneur de Buzançais perçoit aussi des droits de guet. Mais en 1374, il leur est recommandé de défendre Palluau car il est « fort et défenssable » et « grant dommaige pourrait advenir s’il estoit pris par défault de garde. » En 1381, le seigneur de Palluau se plaint que la contrainte par le lieutenant de Châtillon de faire le guet dans la forteresse qui est à sa charge est injustifiée. En 1411, les nobles qui sont vassaux du seigneur de Palluau sont contraints par le bailli de Touraine de garder le « chastel » et d’organiser le guet avec l’aide de la population locale. En 1439, le seigneur de Buzançais, en vendant à celui de Palluau plusieurs droits dont le guet perçus par les habitants de la seigneurie de Villegouin, il est mis un terme à une situation confuse.
Petit à petit, les habitants se sont affranchis du guet à Buzançais et à Châtillon pour une forteresse plus accessible car plus proche. Avec la fin de la guerre franco-anglaise, le guet n’étant plus nécessaire, Charles VII le restreint en 1456 à une journée par mois. Mais certains contrevenants qui se dérobent à cette obligation sont encore rappelés à l’ordre par le lieutenant de Loches en 1493.
Des paysans méconnus.
Faute de recensement, il est impossible de connaître le nombre précis d’habitants à Villegouin avant la fin du XVIe siècle, pas plus que d’avoir une idée du nombre de personnes dans chaque foyer. A Villegours en 1400, situé sur la paroisse d’Onzay (actuellement Palluau-sur-Indre), 5 foyers sont comptabilisés. Mais il s’agit probablement d’un minimum. Deux conditions différentes régissent les hommes de la terre : le paysan libre et la classe servile. Le premier est libre de circuler, de migrer ou de transmettre un héritage. La deuxième apparaît dans une proportion importante en Berry. La principale caractéristique est que ces serfs ne peuvent prouver le contraire. Ils dépendent d’un seigneur et sont taillables, c’est à dire qu’ils paient une taille seigneuriale. Si le seigneur a également un droit de regard sur la transmission des biens, notamment après un décès, le serf doit s’acquitter d’une redevance. Si l’homme est mortaillable, cela signifie que le seigneur peut reprendre ses biens s’il y a absence d’héritiers.
Lorsque le jour de la Saint Vincent 1400 Guillaume Barbin tabellion à Châtillon-sur-Indre dresse l’aveu du fief de Villegours, certaines servitudes sont mentionnées. Pour la famille Siraux, obligation est faite de donner deux charrois à bœufs chaque année à leur seigneur, sans plus de précision. Elle doit proposer également une journée de serveur et une de vendangeur. Comme il n’y a aucune indication du jour, nous supposons qu’il est choisi à la convenance du seigneur. Johan Pichart doit quant à lui une journée de tel effort. Au cours du temps, les paysans rachètent certaines de ces obligations par le biais d’un abonnement annuel en nature, généralement une géline d’au moins un an.
Après le mariage, certains serfs sont amenés à quitter la seigneurie, ce qui n’empêche pas le seigneur de continuer à percevoir un droit généralement symbolique. En 1400, la dame de Villegour perçoit encore dix sous de rente sur d’anciens dépendants qui habitent essentiellement sur les paroisses voisines de Villegouin, Saint-Etienne de Buzançais, Argy, Pellevoisin, Arpheuilles, Préaux, Clion et Estrée (Saint-Genou).
Pour mieux défendre leurs intérêts, les hommes d’une même paroisse se regroupent souvent en communautés d’habitants. Malheureusement, leur activité apparaît rarement dans les textes. Parfois, elles jouissent de privilèges collectifs. C’est le plus souvent au moment où les communautés cherchent à les défendre qu’elles apparaissent à la lumière grâce aux procédures judiciaires. Le ban seigneurial est souvent cause de conflit. Comme le seigneur peut exiger de ses sujets qu’ils fassent moudre leurs céréales à son moulin que l’on dit banal, cela ne va pas sans poser de problèmes, notamment lorsqu’est remis en cause la zone sur laquelle s’étend ce même ban. Le seigneur de Palluau possède en décembre 1399 le « moulin à ban du gué de Raolin » sur un ruisseau nommé Chevau, Chivault ou Chinault suivant les sources et fréquenté par un grand nombre de paroissiens de Villegouin. Ce dernier se trouve probablement le long de l’actuel ruisseau de Roulin. Quant au seigneur du Mée, il exerce au moins depuis 1465 son droit de banalité sur « le molin du Més assis et citué au bout de la chossée de l’estang Neuf du Més. » Quant au moulin Neuf et à celui de Bréteau, aucun acte ne les mentionne pendant la période étudiée ici.
Au XIVe siècle et probablement depuis longtemps, les gens de Villegouin n’ont pas de mesures propres. Ils utilisent en priorité les mesures de Palluau et quelquefois celles de Buzançais pour certaines quantités. Dans le domaine judiciaire, les causes sont plaidées à Palluau pour les affaires courantes dont les désaccords sur des bornages, des successions... Il s’agit alors de la basse justice. De plus, cette prévôté est également habilitée à percevoir les péages de toutes denrées, notamment pour la traversée de l’Indre et sur l’ensemble de la juridiction qui en relève dont Villegouin. Enfin, pour les affaires qui sont typiques de la moyenne ou de la haute justice, par exemple les crimes et délits, les plaids se tiennent à Châtillon ou à Loches, deux possessions royales rattachées à la Touraine.
Le paysan vit soit dans un « chesau » (chésal), plus rarement dans une « meson » (maison). Des terres y sont souvent accolées. En revanche, le jardin ou la vigne qui sont souvent à proximité sont rarement signalés. Quelquefois, une grange est mentionnée mais elle n’est pas accolée à la maison d’habitation contrairement à d’autres régions. Igneray en 1384, Fay en 1465 sont qualifiées de métairies, ce qui relève d’un mode d’exploitation agricole différent du métayage. Le paysan est locataire mais le loyer n’est pas forcément à moitié fruits avec un partage égal des récoltes ou un financement égal des semences ou du cheptel. A Igneray est attachée une ferme en 1384, c’est à dire que le loyer est fixe et annuel. Il consiste en quatre setiers de seigle et deux setiers d’avoine. Mais la difficulté de gestion des domaines agricoles isolés en pleine guerre de Cent Ans oblige les moines du Landais, afin d’assurer une présence sur l’exploitation, à proposer des baux de longue durée dont un de vingt neuf ans en 1384. Le bail à une vie repéré dans d’autres régions à cette époque n’est pas envisagé ici. A cause de la guerre ou des épidémies, certaines exploitations sont délaissées par la suite comme cette « maison ou chezeau à présent en désert appelée anciennement la mestairie d’Entresgues joignant à une maison et au chemin de Villegoin au gué de Goubaulx » (aveu du 27 février 1454).
Igneray est aussi le domaine le plus anciennement connu et probablement le plus important, isolé au nord de la paroisse en limite de Préaux. L’abbaye du Landais, créée vers 1115, y possède une grange au moins depuis 1163. Outre des bâtiments d’exploitation, il est accompagné d’un étang et d’un bois correspondant vraisemblablement à l’actuel bois des Arpents (commune d’Heugnes). Il est également placé de manière avantageuse à proximité d’un axe de circulation connu au moins depuis le début du XIIIe siècle, permettant la communication entre la vallée de l’Indre et celle du Cher, de Palluau à Seigy et Saint-Aignan en passant par Ecueillé. Cet atout de taille a certainement contribué au moins autant à la prospérité de ce domaine que la gestion efficace des cisterciens. Malheureusement, avant le XVIe siècle, seules des bribes de son histoire sont parvenues jusqu’à nous, ne permettant pas par exemple comme sur d’autres « granges » cisterciennes de reconnaître des stratégies au niveau de sa gestion (politique de regroupement de terres, polyculture ou spécialisation...).
Les céréales cultivées apparaissent par le biais des montants des redevances. Les céréales panifiables comme le froment ou le seigle arrivent souvent dans les plus fortes quantités. Les céréales de printemps comme l’orge et l’avoine apparaissent dans une proportion moindre, la dernière étant plutôt réservée à l’alimentation animale. Sur certains moulins comme celui du Mée en 1465, le meunier délaisse deux setiers de « moduranche » ou mouture, consistant généralement en un mélange de céréales. Au XVe siècle, la dîme est prélevée non seulement sur les céréales mais aussi sur les légumineuses comme les pois ou les fèves, les « potaiges » ou produits du potager, sur le lin ou le chanvre nécessaires à la fabrication des toiles, sur les vins (après la transformation du raisin). En 1465, une redevance d’un setier de noix (de 120 à 150 litres) est signalée sur la paroisse voisine de Pellevoisin. De plus, la personne qui y est astreinte est tenue de la porter le jour de la Saint-Michel (29 septembre). Par ailleurs, lorsque le décimateur est en droit de percevoir le charnage, ce dernier peut prélever une partie des toisons des ovins ou des cochons.
La seule forêt signalée au XIIIe siècle est la forêt Marquise située au nord-ouest de la paroisse. Le rôle économique joué par le couvert forestier est majeur au Moyen-Age. Il fournit le bois de chauffage, de construction, pour la fabrication des outils… Il est aussi le lieu où le bétail divague et où il trouve de la nourriture. La propriété de cet espace n’existe pas réellement. En revanche, il est couramment associé à des usages divers dont les principaux bénéficiaires sont les communautés d’habitants ou les congrégations religieuses, qu’elles soient ou non du voisinage, en échange d’une redevance. Lorsque les communautés villageoises possèdent des droits d’usage comme le panage pour les porcs, c’est à dire la consommation des fruits de la forêt en automne ou l’usage du mort bois et du bois mort, cela suppose une surveillance par un agent. Mais elle reste difficile à mettre en œuvre et le plus souvent, elle entraîne une détérioration du milieu. Elle est si importante qu’en 1299, ceux du Landais doivent interdire l’accès du bétail dans les coupes de moins de trois ans et un mai sous peine de saisie et d’amende. La forêt est souvent en lambeaux vers la fin du Moyen Age, comme le bois d’Igneray d’une surface d’environ six cent arpents en 1299 sans désignation de la qualité du couvert forestier, un reliquat de cinq à six arpents de haute futaie en 1515.
Conclusion.
De ce rapide panorama, il apparaît qu’au Moyen Age l’éclosion de la paroisse est autant le fait des religieux bénédictins de Saint-Genou que des seigneurs de Palluau. Pour les premiers, elle représente le point d’ancrage d’un prieuré qui contribue à façonner le paysage. De plus, en ayant le droit de nommer le curé, ils ont contribué à l’épanouissement de la communauté villageoise. Pour les seconds, elle devient progressivement un des pôles principaux de la châtellenie. Ils y assurent la paix civile en mettant en place des organes judiciaires et en finançant des équipements coûteux comme les moulins afin que la population puisse transformer ses céréales en farine. Mais ce savant dosage entre pouvoir religieux et pouvoir laïc, comme dans tout l’occident médiéval, ne s’est pas fait sans heurts. Le meilleur exemple reste sans conteste la Guerre de Cent Ans.
6 décembre 2005, Michaël Beigneux.
Sources :
A.D.I. :
F 144 : notes d’Eugène Hubert sur la collégiale de Palluau.
F 1147 : notes d’Eugène Hubert sur les fiefs dépendant de Palluau.
G 182 : chapitre de Palluau de 1238-1775.
H 276 : cartulaire de l’abbaye du Landais rédigé en 1667 (layettes A, E, P et R en particulier).
12 J : chartrier de Palluau (très utile pour la rédaction de cet article, notamment 12 J 27, 30 et 31).
Bibliographie :
Gérard Coulon et Jean Holmgren, - Carte archéologique de la Gaule : l’Indre (36), Paris, 1992, p. 132.
Jean-Louis Desplaces, - Le florilège de l’eau en Berry, impr. Châteauroux, 1980, vol. 1, p. 48 et vol. 3, p. 117 (fontaine Saint-Aubin).
Eugène Hubert, - Le Bas-Berry, histoire et archéologie du département de l’Indre, canton de Buzançais, 3e fascicule, Paris, 1906, p. 542 (fiefs de l’abbaye de Saint-Genou sur la paroisse).
Eugène Hubert, - Dictionnaire historique, géographique et statistique de l’Indre, éd. Picard, Paris, 1889 (article sur Villegouin).
Jacques Greslier, - Le cartulaire de Levroux, doctorat de 3e cycle, Paris, 1975, 3 volumes, volume 1, p. 185-191 (part de dîme sur Villegouin en 1219).
Marcel Lachiver, - Dictionnaire du monde rural. Les mots du passé, éd. Fayard, Paris, 1997 (nombreuses définitions).
Samuel Leturcq, - La vie rurale en France au Moyen-Age Xe-XVe siècle, éd. Armand Colin, Paris, 2004.
Ferdinand de Maussabré (vicomte), - Généalogies historiques, dans compte rendu des travaux de la société du Berry à Paris, 6e année, 1858-1859, Paris, 1859, p. 228-272, p. 238-240 (aveu de Palluau du 10 décembre 1399).
Christian Poitou, - Paroisses et communes de France. Indre. Dictionnaire d’histoire administrative et démographique, Paris, 1997 (fiche sur Villegouin).
Maurice Prou, C. E. Perrin, J. de Fontréaulx, - Pouillés de la province de Bourges, tome IX, 2 vol., Paris, 1960-1962, p. 43 (subside de 1327) ; p. 100 (subside de 1422).
La Nouvelle République du Centre Ouest des 3, 9 et 30 décembre 1952 (famille de Menou).
La Nouvelle République du Centre Ouest (édition Indre), 27 et 28 août 2005, p.3 (aucune mention d’auteur pour un article consacré à des sols et des hommes : le Boischaut-Nord).